Avoir une vie, faire la fête, écrire ? « Pas les mères »

 L’avortement a été, jusqu’à un XXe siècle bien avancé, une pratique à haut risque pour la mère (…) ; mais abandonner son bébé dans le bois, au contraire, est totalement indolore.

La narratrice, qui vient d’accoucher, est obsédée par un fait divers : une jeune femme a noyé ses jumeaux, non loin de là. Elle pense reconnaître dans la mère infanticide une connaissance perdue de vue il y a plusieurs années, et décide d’enquêter sur cette histoire. Elle prend alors un congé, non pour se consacrer à son enfant, mais pour écrire une sorte de chronique judiciaire de cette affaire et assister au procès de celle qu’elle croit reconnaître.

Le thème de l’infanticide : effrayant, glauque et repoussant à souhait. Avec mon hypersensibilité, avais-je vraiment envie de lire ce roman ? J’avoue avoir hésité. Mais j’ai dévoré ce roman.

L’identité de mère avait fini par dévorer toutes les autres et avait exilé tous mes autres moi du passé vers de lointaines contrées. Ecrivaine, moi ? Salariée ? Epouse ? Fille ? Ce n’était pas possible, pas possible.

Heureusement, l’auteure ne nous inonde pas de détails horribles, la scène du meurtre des enfants n’est même pas décrite. Ce n’est pas un thriller, c’est un roman brillant et érudit, qui nous apprend que, oui, l’infanticide a toujours existé.

Remontant l’Histoire, la narratrice nous explique comment et pourquoi les mères ont, de tout temps, tué leurs enfants. Sans vouloir excuser Alice, la mère du fait divers qui l’obsède, la jeune femme cherche à la comprendre.

La deuxième partie est une chronique judiciaire passionnante où la parole est donnée aux avocats. Leurs plaidoiries et leurs témoins mettront en lumière la dépression post-partum, réelle coupable de ce drame.

Doris Lessing a écrit : « Rien de plus ennuyeux pour une femme intelligente que de passer d’innombrables heures avec un enfant en bas âge ». J’aime bien cette citation, parce qu’elle prouve que je suis une femme intelligente.

C’est un roman-choc, loin du cliché de la mère parfaite et épanouie. Un livre qui ose égratigner cette image d’Epinal, et plonger dans les bas-fonds de l’âme humaine. Une mère qui assassine son enfant : qu’y -a-t-il de plus impossible à comprendre ? De plus abject ? Ce livre, sans pardonner le geste, explore de fond en comble ce grand tabou, à travers les époques, et nous livre un roman aussi glaçant que passionnant.

Une découverte pour moi des éditions du Globe, que je poursuis en ce moment avec le roman « Harpie », de Megan Hunter (dingue de lire que ces éditions font partie de L’école des loisirs !). Petit bémol pour le visuel de la couverture, que je trouve très laide … mais vraiment pour pinailler.

Une grande réussite littéraire et à faire lire aux maximum aux mères …

C’est Fanny qui m’a donné envie.

« Pas les mères », Katixa Agirre, traduit de l’espagnol par Lise Belperron, éditions du Globe, 2021

« Tout le bonheur du monde » : une saga familiale addictive

Ce roman est tombé pile au bon moment. Il me fallait un bon gros livre passionnant, addictif, le genre dans lequel on s’immerge et dont on sort avec regret. L’équivalent d’une excellente série télé, à laquelle on est accro. Mais bien écrit, s’il-vous-plaît.

Bingo !

« Tout le bonheur du monde » et ses 700 pages remplit toutes ces promesses haut la main. Impossible de ne pas s’attacher aux personnages, de s’identifier à l’un d’entre eux, ou de s’ennuyer.

A Chicago, Marylin et David s’aiment depuis 40 ans. Ils ont eu quatre filles, toutes paumées à leur manière : Wendy, éternellement en colère et qui va de malchance en malheurs, Violet, qui cache un douloureux secret, Liza, qui se retrouve enceinte et célibataire et Grace la petite dernière, qui se sent exclue de cette sororité, et qui ment à tout le monde sur sa vie …

Le traumatisme de ces quatre filles est l’amour que se portent leurs parents : depuis leur rencontre, jusqu’à leurs 60 ans, David et Marylin sont l’image du couple parfait. S’embrassant et se sautant dessus à la moindre occasion, parfois devant leur progéniture, ils s’aiment presque trop, aux yeux de leurs filles, qui n’auront de cesse de comparer leurs propres vies sentimentales à cette image d’Epinal ..

Par vengeance envers sa soeur Violet, Wendy va faire éclater au grand jour le secret de celle-ci : Jonah, 15 ans, que Violet a abandonné à la naissance, dans le plus grand secret. Une arrivée qui va bouleverser toute la famille ..

Comment était-il possible de concevoir des êtres humains, de les créer à partir de rien, puis soudain de ne plus les reconnaître ?

Mais quel bonheur de lecture que ce pavé ! Je me suis plongée dedans avec délectation, retrouvant chaque soir les personnages avec énormément de plaisir. Des années 70 (la rencontre de David et Marylin) à nos jours (l’apparition de Jonah), le roman traverse les époques et nous fait vivre les études universitaires, le mariage, le début de la vie de couple, les grossesses, les déboires des jeunes parents, …. Mais aussi les relations complexes entres les quatre sœurs, faites de rivalité, d’envie, de jalousie, mais aussi de complicité et d’entraide, dans tous les moments forts de la vie.

Une grande saga, dont je n’ai pas été étonnée d’apprendre qu’elle est en cours d’adaptation en série …

Un gros roman-doudou, passionnant et addictif, drôle et tendre qui vous emportera loin de vos soucis …

Nadège en parle très bien aussi 😉

« Tout le bonheur du monde », Claire Lombardo, Rivages, 2021, 702 pages

« L’Entropie des sentiments », le nouveau roman de Véronique Gallo

Après « Tout ce silence » et « Pour quand tu seras grande », voici à nouveau un portrait de femme, tout en délicatesse. Véronique Gallo aime dire qu’elle travaille sur les émotions, que ce soit dans ses spectacles ou dans ses romans. Celui-ci ne fait pas exception ! Derrière ce titre énigmatique se cache l’histoire de Kate, une jeune femme en devenir, étouffée par une famille chaotique, un peu perdue en première année de Lettres, et qui attend l’amour avec un grand A. On est en juin 1995, et Kate passe ses examens universitaires.

Entre sa meilleure amie, les sorties, les garçons, et sa famille à problèmes, Kate tente de trouver sa place. Passionnée par le dessin, elle planque pourtant ses croquis, et étudie en faisant taire cette petite voix en elle qui tente de lui souffler que c’est peut-être là qu’est son futur, car le dessin, ce n’est pas « vrai métier » …

A la maison, son frère occupe toute la place par ses crises de colère de plus en plus violentes, et Kate se voit réduite au rôle de l’aînée sage (trop sage), effacée, qui ne cause aucun souci …

Ses parents se déchirent, son père cuve dans le canapé …. et Kate rêve de s’envoler ailleurs et de rencontrer enfin quelqu’un qui l’aimerait …

Dévoré en une après-midi, ce roman se déguste comme une douceur : la nostalgie d’une époque que j’ai bien connue (ah, les épisodes de Beverly Hills et les mix tapes qu’on s’offrait !) et le récit initiatique d’une jeune fille à laquelle je me suis aussitôt identifiée. Eveil à la sensualité, à l’amour, et découverte de soi : voilà les thèmes du roman.

Chaque chapitre porte le titre d’une chanson, comme une bande-son de l’histoire, que Véronique Gallo nous invite à écouter à la fin du livre pour en poursuivre la lecture, une bande originale, entre classique (les goûts de Kate) et groupes rocks ou pops de l’époque …

Une lecture addictive, un portrait tout en délicatesse et un joli roman à découvrir au plus vite !

« L’Entropie des sentiments », Véronique Gallo, éd. Héloïse d’Ormesson, 237 p., sortie ce 06 mai !

« Hamnet », Maggie O’Farrell

Comme je l’attendais, ce roman !

Depuis mon coup de foudre pour « I am, I am, I am », je brûlais de lire à nouveau Maggie O’Farrell et qu’elle me renverse encore. Car, pour patienter, j’ai lu l’un ou l’autre de ses anciens romans qui ne m’avaient pas convaincue.

« Hamnet », à l’opposé, m’a transportée ailleurs, m’a fait vibrer et pleurer comme une madeleine.

Sans jamais le nommer, Maggie O’Farrell nous parle de la vie intime de William Shakespeare. De son petit garçon oublié par l’Histoire, Hamnet, mort à 11 ans, et qui lui inspira probablement sa pièce la plus célèbre. Sans le nommer pour ne pas être écrasée par son nom ?

D’une écriture splendide, l’auteure nous propulse dans la campagne anglaise de 1596, aux côtés d’Hamnet et de sa soeur jumelle Judith, gravement malade. Le père est à Londres, occupé avec son théâtre. Hamnet cherche désespérément à prévenir quelqu’un de l’état de sa soeur.

Pourtant, c’est lui qui mourra.

Ce roman est, plus que l’histoire de Shakespeare, avant tout celui du deuil parental et des sacrifices d’une femme pour son mari. Agnès, l’épouse dans l’ombre, restée à la campagne avec les enfants, femme libre et considérée comme une guérisseuse, se retrouve confrontée à cette maladie, ce fléau, contre laquelle elle ne peut rien.

La main toujours sur la bouche, Agnes regarde sa fille de haut en bas. Celle qui a fréquenté les malades, les souffrants, les convalescents, les simulateurs, les endeuillés, les fous, pense : Il n’y en a plus pour longtemps.
L’autre partie d’elle, celle qui a langé, bercé, soigné, caressé, nourri, habillé, étreint, embrassé cet enfant pense : Ce n’est pas possible, cela ne peut pas arriver, par pitié, pas elle.

Il y a, dans « Hamnet », des pages sublimes de tristesse sur le deuil, sur la douleur de perdre un enfant. J’ai sangloté en le lisant et, la vision floue, j’ai dû faire une pause dans ma lecture. Maggie O’Farrell m’a touchée en plein dans mon coeur de mère, de lectrice, de femme.

Un gigantesque coup de foudre pour ce roman passionnant, au style magnifique, au sujet original.

Hamnet se sera plus jamais oublié.

« Hamnet », Maggie O’Farrell, Belfond, 2021, 359 pages de bonheur

Survivre au confinement

Tout est dit.

Pour ce troisième confinement, voici ma pile à plat, le trésor dans lequel je pioche mon évasion au réel, mes envies d’ailleurs, la drogue qui me permet de me plonger dans un autre monde, où la vie est normale (ou presque, selon) et où je ne croiserai ni le mot virus ni le mot mesures.

Oui, il y a des mots comme ça qui me sortent par les oreilles : mesures, situation sanitaire, règles, gestes barrières, distanciation, présentiel, et j’en passe.

Rendez-moi ma vie.

En attendant, j’ai décidé de lire, lire, lire, des romans, petits, gros, classiques, nouveautés, n’importe quoi qui m’emmène ailleurs … Bien sûr, tout n’y est pas sur cette photo : ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, mes achats récents, mes trouvailles d’occasion, mes envies plus ou moins urgentes. Il manquera toujours le petit nouveau qui doit sortir sous peu, une pile à lire digne de ce nom n’est jamais complète … Demain sort « Hamnet », le nouveau roman de Maggie O’Farrell et il va sans dire qu’il me le faut, et fissa.

Je n’ai plus de patience : je veux tout, tout de suite, toutes les miettes de petits bonheurs. C’est à dire lecture, shopping en ligne et apéro.

Santé !

« Consoler Schubert », un roman d’une infinie délicatesse

Au hasard d’une flânerie en librairie, je suis tombée sur ce roman. Schubert étant mon compositeur préféré, je ne pouvais que l’emporter dans mon sac …

Je retranscris ici la quatrième de couverture, parfaite :

À plus d’un siècle de distance, deux vies s’entrelacent, celle de Schubert et celle d’une dentellière, qu’envahit peu à peu la musique du premier. Tous deux sont conduits par un amour impossible, et la plus profonde mélancolie. Tous deux tentent de sonder leur âme en écoutant celle du monde. Tous deux se demandent à quoi ils croient, ce qui les fait tenir, et s’interrogent sur le pouvoir, ou l’impuissance, de la musique et des mots.

Un roman doux et délicat, très littéraire, où la vie simple de Marie-Jeanne se mêle à celle de Schubert. Deux solitudes, deux âmes mélancoliques, qui cherchent l’amour et se consolent avec la musique.

Avec lui la musique n’était plus faite de notes, mais de cristaux de neige, qui tombaient, et fondaient avant de se poser.

Il ne se passe presque rien dans ce livre et pourtant on est emporté, dans une sorte de rêverie, d’atmosphère ouatée. La vie de Marie-Jeanne coule, faite de plaisirs simples, puis soudain d’un amour inexprimé pour le bibliothécaire du village. Cela durera toute sa vie … De son côté, Schubert, dans les salons, au milieu des Schubertiades, cherche lui aussi une âme soeur vers qui se tourner. Les deux seront consolés par la musique et ce beau roman ne peut que donner l’envie d’écouter Schubert, encore et encore.

Jolie surprise, l’auteure nous dévoile en postface les dessous du roman : c’est en effet une histoire familiale, romancée, sur la vie de sa grand-mère. L’écriture de Sandrine Willems est dépouillée, sobre, mais pleine d’empathie pour ses deux personnages, et nous touche par sa recherche du mot juste.

Un livre poétique, calme et doux, où l’on ne cherchera pas l’action, mais plutôt l’infinie délicatesse de deux vies solitaires et mélancoliques, rythmées par la magie des notes …

« Consoler Schubert », Sandrine Willems, Les Impressions Nouvelles, 2020, 144 pages

Ce billet sera ma participation au « Mois belge » d’Anne et Mina 😉

« Alors, il est comment le nouveau Delphine de Vigan ? »

Delphine de Vigan fait partie de ces quelques auteurs que je suis les yeux fermés, dont j’achète les livres sans même regarder de quoi ça parle. Depuis « No et moi », je la lis avec avidité, avec plaisir, je dévore sa prose, et si certains titres m’ont marquée plus que d’autres, je lui reste fidèle à chaque nouvelle sortie.

Ces derniers temps, elle m’avait un chouia déçue. A mon humble avis, « Les gratitudes » et « Les loyautés » n’arrivaient pas à la cheville de « D’après une histoire vraie » ou, évidement, « Rien ne s’oppose à la nuit », que j’ai lu plusieurs fois.

Mais qu’importe, un nouveau livre de Delphine de Vigan, c’est toujours une fête, et dans ce contexte si morose, c’est un petit bonheur à ne pas bouder … Je me suis donc plongée dans « Les enfants sont rois », ne sachant pas trop à quoi m’attendre. Au début, j’étais déroutée : je peinais à retrouver le style, la patte, l’écriture de Delphine de Vigan. Et pour cause, elle s’aventure ici dans un roman « à suspense », ce qui n’est pas dans ses habitudes.

Très vite, j’étais ferrée, conquise, et j’ai lu le livre presque d’une traite, le reposant à regret parce qu’il faut bien travailler et s’occuper des enfants ! J’ai ralenti ma lecture dans le but de la savourer, et ça c’est bien un signe qui ne trompe pas.

Elle nous conte ici l’histoire de Mélanie, fascinée depuis toujours par la téléréalité, le succès des anonymes du Loft, et rongée elle aussi par l’envie de devenir célèbre.

Ils voulaient passer à la télévision pour être connus. ils étaient maintenant connus pour être passés à la télévision.

Un passage éclair dans une de ces émissions éphémères, qui laisse à Mélanie le goût d’un ratage : sa chance est passée et elle l’a laissée filer. Quelques années plus tard, Mélanie a deux enfants, Kimmy et Sammy, qu’elle met en scène sur Youtube, dans leur chaîne familiale. Les enfants sont « influenceurs » : ils ouvrent à longueur de journée des colis surprises de jouets, de gadgets, de friandises. Ils sont gavés, gâtés, exploités. Mélanie leur impose les tournages, le texte à réciter aux millions de fans, et bientôt les enfants n’en peuvent plus. Le succès est au rendez-vous, la famille devient millionnaire. mais un jour, Kimmy est enlevée, et tout s’écroule pour Mélanie.

Quand vous montrez votre belle maison, vos beaux enfants et tous ces cadeaux que vous accumulez à ne plus savoir quoi en faire, vous avez beau appeler les gens mes chéris, vous avez beau leur faire croire qu’en s’abonnant ils vont faire partie de votre famille, il arrive un moment où quelque chose se met en travers de votre chemin. (…).

Il arrive un moment où quelqu’un se fâche et vous tape sur les doigts. ».

Clara est l’exact opposé de Mélanie : célibataire, sans enfants, elle n’est pas connectée. Procédurière pour l’enquête autour de la disparition de Kimmy, elle va analyser les vidéos de la chaîne familiale, et répéter à l’infini « il faut le voir pour le croire », abasourdie devant l’exploitation de ces enfants stars, qui n’ont rien demandé, à qui on vole leur enfance, et qui ont absolument tout ce qu’ils peuvent désirer, excepté l’intimité à laquelle ils ont pourtant droit.

Le roman est donc à la fois un suspense autour de la disparition d’une enfant et une réflexion passionnante sur les réseaux sociaux, la course aux likes et à la célébrité, les enjeux de ces influenceurs qui foisonnent sur la Toile. Delphine de Vigan dépeint à travers le personnage de Mélanie, une femme assoiffée de reconnaissance, allant pour cela jusqu’à exhiber ses propres enfants.

«C’était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait cumuler les vues, les likes et les stories.»

Un roman extrêmement réussi, qui m’a procuré un immense plaisir de lecture autant qu’il m’a fait réfléchir sur notre époque et ses dérives …

Pour répondre au titre donc, une phrase qu’on m’adresse régulièrement ces derniers jours, le nouveau Delphine de Vigan est un roman à ne pas rater !

A lire, une interview très intéressante ici

« Les enfants sont rois », Delphine de Vigan, Gallimard, 2021, 352 pages

« Les Bordes » : noirceur et épuisement parental

« Les Bordes » c’est à la fois un village, une maison et une famille. Une famille à laquelle Brune n’appartiendra jamais vraiment. Comme chaque dernier week-end de juin, elle emmène ses deux enfants de 4 et 8 ans aux Bordes, chez cette belle-famille qui la hait. Là-bas, elle sera l’ennemie, là-bas elle n’aura plus aucune prise sur ses enfants, ou ce qui pourrait leur arriver. Depuis un drame vécu enfant, Brune a peur. De tout, tout le temps. Elle a constamment en tête tous les dangers potentiels qui pourraient lui ravir ses enfants : sa vie est un enfer. Pas moyen de lâcher prise et de profiter, non. Il y a les kidnappeurs, les maladies, et surtout les accidents. Et aux Bordes, sa peur est décuplée : les enfants vivent dehors, sans surveillance, courant dans la nature et vers ses pièges. Brune saura-t-elle protéger ses enfants ?

Le pire était toujours possible ici. Tout lui paraissait plus risqué. Le bord de la baignoire plus glissant. Les arêtes des meubles plus vives. Elle était prise de panique. Tout était noir. Elle ne parviendrait jamais à garder ses enfants vivants. Ils mourraient avant elle. Voilà ce que Les Bordes lui disaient. Ce lieu et ces gens la rendaient noire en dedans

« Les Bordes » est à la fois un suspense psychologique, qui fait monter la tension jusqu’à la toute dernière page, dans une atmosphère moite et pesante de peur et de danger caché, et un roman implacable sur la parentalité. Jamais encore je n’avais lu avec autant de profondeur le ressenti qu’une mère peut avoir : cet amour immense qui la submerge, tout en ayant envie de hurler et de s’enfuir, seule, très loin, constamment.

Elle mourait de les éloigner autant qu’elle mourait de s’occuper d’eux à temps plein.

Aurélie Jeannin réussit à tout dire de la difficulté d’être mère, de ce poids immense sur nos épaules, de la fatigue qui nous écrase, de l’attention constante que demandent nos enfants.

Elle voulait les voir disparaître. Qu’on enlève ses enfants de sa vue. Qu’elle n’entende plus leurs petites voix qui réclament. Qu’ils cessent de lui vouloir quelque chose !

Elle dit la lassitude face aux crises, aux disputes, aux questions incessantes. La sensation d’être dépossédée de soi, de ne plus savoir qui l’on est à part cela, une maman. Et l’ambivalence, l’amour fou pour nos enfants, qui submerge et prend heureusement toujours le dessus. Sans oublier la Peur, celle qui fait son entrée à la minute où l’enfant paraît, pour ne plus jamais nous quitter.

Elle détestait lorsqu’elle criait, lorsque ses principes se fracassaient sur l’embranchement de 19 heures, là où se croisent la fatigue, les devoirs, la fin du bain, la préparation du repas, le besoin d’attention, la faim.

Au-delà de l’histoire, du suspense, c’est le portrait d’une mère en souffrance qui m’a touchée. Une mère borderline, qui n’en peut plus, qui paraît si seule face à ses démons. Le mari n’est qu’une ombre. La belle-famille est méprisante et glaciale.

J’ai corné tant de pages de ce livre, je voudrais écrire ici tant d’extraits … Comment ne pas se reconnaître en Brune, dans ses moments de fatigue et de désespoir face à ses deux adorables petits tyrans ? Quelle mère vous dira que la petite enfance est rose et facile ? Aucune, mais il est tellement important de le faire savoir, de le lire, de l’écrire !

Vous l’aurez compris, j’ai adoré « Les Bordes », mais préparez-vous à de la noirceur, du drame, une tension presque palpable, et à être bousculé.

Mais n’est-ce pas à cela que sert la littérature, après tout ?

« Les Bordes », Aurélie Jeannin, Harper Collins, 224 p, 2021

Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse

Deux coups de coeur, dans l’oeuvre de Gaëlle Josse : « Une longue impatience » et tout récemment « Ce matin-là », m’ont tout naturellement amenée à lire « Nos vies désaccordées », surtout que le thème de la musique classique m’attirait énormément. Malheureusement, ce fut une demi déception …

François, pianiste renommé, apprend que la femme qu’il a aimée autrefois, Sophie, est internée dans un asile. Il quitte aussitôt Paris et annule ses concerts, pour aller la voir. En chemin, il se remémore leur histoire tumultueuse et passionnée, liés par la musique de Schumann. Sophie va-t-elle le reconnaître ? Leur amour peut-il encore être sauvé ?

Sophie, comme une écharde aperçue en transparence sous la peau et dont le moindre effleurement arrache une grimace. J’avais fini par me protéger des effleurements.

Tous les ingrédients étaient là pour me plaire : un pianiste, une histoire d’amour, un parallèle avec Clara & Robert Schumann. Mais la sauce n’a pas pris, et il m’a fallu du temps pour me sentir un tant soi peu emportée dans cette histoire, malgré la brièveté du roman (122 pages). La personnalité du narrateur ne m’a pas plu : impossible d’être en empathie avec lui. Sophie, qui m’intéressait déjà plus, n’est qu’une ombre jusqu’au milieu du livre. Leur histoire d’amour n’a pas réussi à me faire rêver … J’ai néanmoins terminé ce roman parce que c’est du Gaëlle Josse : l’écriture, le style, tout est poétique. Mais j’aurais voulu être bien plus emballée par cette histoire, dont je crains qu’il ne me reste qu’un vague souvenir dans peu de temps. Dommage…

« No vies désaccordées », Gaëlle Josse, J’ai lu, 122 p., 2013

« La Maison des Hollandais », quand une demeure fascine

Après mon gros coup de coeur pour « Orange amère » (qui vient de sortir en poche chez Babel), j’étais très impatiente de lire le nouveau roman d’Ann Patchett. Et ce fut, à nouveau, une lecture délicieusement passionnante !

Un frère et une soeur, Dany et Maeve, voient leurs vies bouleversées quand leur mère s’enfuit en Inde. Leur père se remarie avec Andrea, affreuse belle-mère qui impose ses deux filles et s’empresse de chasser Dany et Maeve de la maison à la mort de leur père. Une fois adulte, ils reviendront souvent devant la Maison des Hollandais, revivre leurs souvenirs d’enfance.

Quel roman ! La Maison des Hollandais en est le personnage central et le pilier. Une demeure fabuleuse et excentrique, aux hauts plafonds richement décorés, toute en verre, démesurée et d’une autre époque, avec sa salle du bal au troisième étage et sa décoration fastueuse. Comme dans d’autres romans (je pense à Daphné du Maurier avec Manderley), la Maison des Hollandais exerce une fascination hypnotisante, tant sur les personnages du roman que sur le lecteur. Habitée auparavant par la famille VanHoebeek, qui a donné son nom à la rue, et dont tous les membres sont morts, la maison fait figure d’aimant qui attire Dany et Maeve, ainsi qu’Andrea, plus intéressée par la demeure que par son nouveau mari.

J’avais la sensation que la maison entière pesait de tout son poids sur moi comme une carapace que je devrais traîner avec moi le reste de ma vie.

L’intrigue, racontée du point de vue de Dany couvre l’enfance jusqu’à la cinquantaine. Le roman raconte la perte et l’absence : d’abord la disparition inexpliquée de leur mère, leur abandon, puis la mort de leur père. Comme dans un conte, chassés du Paradis par leur méchante belle-mère, orphelins, Dany et Maeve cherchent à se reconstruire, et reviennent régulièrement contempler ce qu’ils ont perdus, garés devant la Maison des Hollandais, fumant et rêvant à la vie qui s’y déroule sans eux.

Il y a peu d’occasions dans la vie où il arrive qu’on fasse un bond, et que le passé qui avait été notre socle s’écroule, tandis que l’avenir dans lequel on voudrait atterrir n’est pas encore en place.

J’ai été emportée par ce récit, et par l’écriture d’Ann Patchett (dans une très belle traduction d’Hélène Frappat). Fascinée à mon tour par la Maison des Hollandais, qui m’a prise dans ses filets. J’ai pensé à Daphné du Maurier et à Jacqueline Harpman, où dans « Le bonheur dans le crime », le narrateur garé devant une maison ensorcelante, raconte le destin de la famille qui y a vécu (un autre grand roman !).

Ann Patchett tient toutes ses promesses avec ce grand roman sur la famille, l’absence, et le passé qui nous tient prisonnier. De la toute belle littérature américaine !

Merci @Actes Sud pour l’envoi de ce beau roman.

« La Maison des Hollandais », Ann Patchett, Actes Sud, 320 p., 2021