« Toucher la terre ferme », Julia Kerninon

Julia Kerninon est une magicienne. Ou une sorcière. En 112 pages lues à la vitesse de l’éclair, elle m’a retourné le coeur, donné envie de relire son livre armée d’un crayon pour souligner à peu près tout, et m’a fait sentir que j’avais raté ma jeunesse en étant beaucoup trop sage.

C’est un récit sans fard, terriblement impudique, où elle se raconte femme puis mère. Elle nous dit ses accouchements, son sentiment de se perdre dans la maternité, son urgence d’écrire depuis toujours, et de lire, encore, partout, tout le temps. Elle nous parle des hommes de sa vie, des amours tumultueuses d’avant, des nuits de folie, du sexe, des excès. Puis la vie de famille, le bonheur simple et qu’elle peut appeler « amour » avec le père de ses enfants.

« Devenir mère, être femme » dit le bandeau rouge – et pour une fois qu’un bandeau ne ment pas, ne dit rien d’inutile, je l’ai laissé sur le livre, comme un sous-titre. L’objet-livre est magnifique, la couverture, l’illustration intérieure, le papier. J’aurais voulu qu’il fasse 200 pages de plus.

Je l’ai refermé bien décidée à le relire pour mieux l’intégrer, me l’approprier, souligner mille et une phrases. Julie Kerninon s’est livrée comme jamais, et ce récit nous permet de la retrouver dans ses romans, cachée dans ses héroïnes (je pense à « Liv Maria »).

Je jalouse son écriture brillante, je jalouse sa jeunesse et tout ce qu’elle a vécu, je jalouse son talent. Je me retrouve dans ses interrogations sur la maternité et ses questionnements intimes.

J’ai trente-quatre ans. Je suis cette personne qui essaie désespérément d’être une mère, d’être une femme, et qui ne cesse de revenir à sa propre enfance, comme on tape vainement du front dans le bois d’une porte qu’on nous a fermée au visage. Je lis en surveillant mes enfants dans le bain, je lis quand ils courent autour de moi le matin, je lis à table et ils font comme moi. C’est tout.

Un immense coup de coeur.

« Toucher la terre ferme », Julia Kerninon, L’Iconoclaste, 112p., 2022

« Les accords silencieux », Marie-Diane Meissirel

En 2022, ressuscitons ce blog ! Instagram a pris pas mal de place et a relégué les blogs aux oubliettes. En bon dinosaure, j’ai décidé de continuer à faire vivre cet espace, tout en publiant mes chroniques directement sur Insta également (mais TikTok ne m’aura pas !).

Première chronique de 2022, une lecture commune proposée par Les Escales !

La quatrième :

Autour d’un Steinway qui a traversé le XXe siècle, les destins de deux femmes que tout sépare se rencontrent, liés par un ancien secret et l’amour de la musique.
New-York, juin 1937, Tillie Schultz perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels », ces pianistes de légende comme Rachmaninov et Horowitz. Grande mélomane, son talent n’égale pas celui des maîtres qu’elle côtoie. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre au service de ceux qui possèdent le génie qu’elle n’a pas.
Hong Kong, septembre 2014. Xià, une étudiante chinoise, retrouve le plaisir de jouer grâce à Tillie Fù et à son Steinway. Elle s’autorise, pour la première fois depuis un examen raté, à poser ses doigts sur un clavier et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour pour la musique qui projette sur leurs vies une lumineuse beauté.

Voici un roman alléchant en tous points : une grande fresque romanesque et historique, autour d’un piano et de la musique classique. C’était ma toute première lecture commune et le roman a mis 1000 ans à arriver chez moi, comme si la Belgique c’était l’Alaska. Je trépignais en lisant d’un oeil les commentaires de mes co-lectrices, et quand le Graal est tombé dans ma boîte aux lettres, je me suis plongée dans le roman.

J’en suis sortie un peu mitigée : si le journal de Tillie m’a passionnée, ainsi que tout ce qui a trait à la musique et au piano (et ça ne manque pas !), je suis un peu restée sur le bord de la route. Les personnages sont (trop ?) nombreux, les époques et les lieux changent souvent et j’avoue m’être un peu perdue. J’ai dû revenir en arrière plusieurs fois, et j’ai confondu parfois des personnages. Je reproche au roman de survoler beaucoup, beaucoup de choses, mais sans approfondir assez, et de multiplier les allers-retours dans le temps, au risque d’y perdre le lecteur. Je n’ai pas réussi à m’attacher assez aux personnages, et ça a frustré ma lecture. La toute fin et la révélation des liens entre eux m’a semblé un peu trop tiré par les cheveux …

Je retiens néanmoins l’aspect musical, très présent, passionnant, et qui donne envie de découvrir toutes les œuvres citées (une liste en fin de livre aurait été pertinente).

Une petite déception donc, pour ce roman qui n’a pas su m’emporter …

Je remercie les éditions Les Escales, pour cette lecture.

« Les accords silencieux », Marie-Diane Meissirel, Les Escales, 247 p., sorti le 06 janvier 2022

« Les choses humaines », Karine Tuil

C’était le pire moment de leur vie, ils le savaient. Ils n’iraient pas plus bas, ils touchaient le fond (…). Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif.

Je n’avais jamais lu Karine Tuil, mais j’ai eu envie de lire « Les choses humaines » après avoir vu la bande-annonce du film tiré du roman, qui sort ces jours-ci. Toujours lire un livre AVANT d’en voir l’adaptation, un petit principe personnel …

Le roman se penche sur la déchéance d’une famille de pouvoir : Jean et Claire Farel sont des intellectuels respectés, connus du public. Jean est un présentateur télé, homme de radio, journaliste, 40 ans de carrière, des fans, une double vie soigneusement cachée. Claire, bien plus jeune que son mari, écrit des essais après un passage à la Maison Blanche. Le couple est sur le point de se fissurer : Claire a rencontré Adam.

Tout se brise autour d’eux quand Alexandre, leur fils étudiant à Standford, ingénieur, qui a tout pour réussir dans son existence privilégiée, est accusé de viol par Mila … la fille d’Adam.

Après un début un peu long de présentation des personnages, l’intrigue m’a complètement happée et j’ai tourné les pages fébrilement, jusqu’au verdict. Alternant les points de vue, le lecteur ne peut se faire son idée sur ce qu’il s’est véritablement passé, ce fameux soir. Les personnages sont hauts en couleur, pas forcément sympathiques, l’écriture est brillante et sèche, va droit au but.

Une grande partie du roman se déroule au tribunal : les plaidoiries des grands avocats, les témoignages et la tension, tout cela rend l’histoire absolument palpitante.

J’ai littéralement adoré, c’est un de ces livres qu’on a hâte de terminer pour en connaître la fin, mais dont en regrette de voir les pages diminuer et notre plaisir de lecture bientôt épuisé …

Le thème central est bien sûr la notion de consentement – tellement présente dans notre société, et la différence de perception entre hommes et femmes d’une même situation.

Horreur du viol, des vies ravagées, critique du monde du pouvoir, des médias, des réseaux sociaux, ce roman est magistral. Les personnages sont extrêmement bien décrits, comme celui de Claire, brillante féministe qui se répand en accusations sur les agresseurs sexuels à la radio un jour, puis apprend que son fils en fait peut-être partie le lendemain, et dont toutes les convictions sont ébranlées.

Un roman complexe, qui ne prend pas exactement position, qui nous laisse nous faire notre propre jugement des « choses humaines », de leur violence, de leurs conséquences …

Brillant !

« Les choses humaines », Karine Tuil, Gallimard (et en poche en Folio), 2019

« L’énigmatique Madame Dixon », un suspense efficace

C’était seulement en prenant possession de la vie de quelqu’un d’autre qu’elle réussissait enfin à rendre la sienne digne d’être vécue.

Un thriller dans le monde de l’édition, un auteur mystérieux se cachant derrière un pseudonyme, une assistante dévorée d’ambition … Tout est là pour passer un excellent moment de lecture. J’avais besoin d’une bonne histoire, d’un roman palpitant impossible à lâcher, et je n’ai pas été déçue.

Florence Darrow, une jeune femme sans histoires vient de se faire licencier par la maison d’édition qui l’employait. Isolée, amère, Florence rêve d’écrire et d’être publiée. Elle est alors contactée par l’auteur du best-seller du moment, Maud Dixon, qui cherche une assistante. Madame Dixon, dont personne ne connaît la véritable identité engage Florence pour taper son deuxième livre. Enchantée, celle-ci y voit un signe du destin et suit Maud Dixon au Maroc, pour des recherches en vue de l’écriture du roman. Mais là-bas, les deux jeunes femmes sont victimes d’un accident de voiture. A son réveil, plus rien n’est comme avant pour Florence …

« Jusqu’où iriez-vous pour vivre la vie dont vous rêvez ? ». Là est toute la question du livre, un roman au suspense machiavélique, qui lorgne sans se cacher vers le Ripley de Patricia Highsmith. La pauvre Florence, oie blanche au début de l’histoire, se jette dans la gueule du loup. Mais peut-être est-ce le loup qui s’est trompé de victime ? D’une écriture simple et efficace, sans prétention, Alexandra Andrews tisse sa toile et y englue le lecteur qui, captivé, ne peut que tourner les pages de ces (très courts) chapitres.

Une intrigue en mode page turner donc, pas forcément très originale, mais qui a le mérite de fournir un très bon moment de lecture détente. Le personnage de Maud Dixon fascine, celui de Florence est peut-être un peu moins crédible au fur et à mesure que l’intrigue se déroule.

Mais qu’importe ! J’ai adoré me laisser prendre au jeu de ce roman qui, sans être inoubliable, se déguste avec un plaisir fou, grâce à ses nombreux rebondissements.

« L’énigmatique Madame Dixon », Who is Maud Dixon ?, Alexandra Andrews, Les Escales, 2021, 409 p.

La maternité ou « L’œuvre d’une vie », selon Rachel Cusk

Dans cet essai qui date de 2001 mais qui vient seulement d’être traduit en français, Rachel Cusk examine à la loupe son vécu autour de sa grossesse et de la première année de sa fille. Avec une franchise et une honnêteté incroyables, sans aucun tabou, elle raconte ce bouleversement intime et ses retentissements à la fois sur son couple, sur son travail, sur le regard des autres, mais surtout sur elle-même.

« J’ai été bouleversée par la maternité. Mal préparée, ignorant tout des conséquences de l’arrivée d’un enfant, j’ai eu l’impression, fausse mais très nette, que le voyage qui m’avait menée jusque-là avait été à la fois aléatoire et régi par des forces qui me dépassaient, à tel point qu’il m’a semblé n’avoir jamais eu mon mot à dire. »

J’ai dévoré ce livre, très cru, très drôle mais d’un humour noir et si je me suis reconnue dans de nombreuses pages cornées, j’ai trouvé le portrait un poil trop sombre. Rachel Cusk passe au crible la grossesse, l’accouchement (dans la salle « de torture »), le corps médical pas toujours bienveillant, et passe ensuite au bébé et à tout ce qui va mal : les nuits sans sommeil, les cris, les coliques, l’allaitement difficile, et, surtout, la vie de la mère qui passe totalement au second plan – voire disparaît. La nouvelle mère, chez Rachel Cusk, s’évanouit dans la nature, s’évapore, n’existe plus que pour son enfant, à la fois parce que c’est devenu son rôle et le but de sa vie, et à la fois parce que son enfant-tyran ne lui laisse tout simplement pas deux secondes de répit.

Du jour au lendemain, ma fille a pris ma place comme objet principal de mes soins. Je suis devenue une tâche inachevée, un coup de fil que je ne parviens pas à passer, une facture que je ne trouve pas le temps de payer. Mon existence a l’aspect tumultueux d’un jardin mal entretenu.

Il est rare de lire une telle franchise dans la description de la réelle maternité, et pas celle rose bonbon que nous vendent les magazines. Un tel regard est déculpabilisant, et toutes les mères devraient lire ce livre. Rachel Cusk est une Sainte.

Bien sûr, il y a des bébés qui dorment, qui n’ont pas de coliques, qui laissent leur mère prendre une douche tranquillement (les miens, par exemple, mais je triche, je les laissais dans la salle de bains, à se balancer dans leur transat, endormi par les vapeurs d’eau chaude). Il y a des mères qui allaitent les doigts dans le nez sans douleur, et d’autres qui reprennent le boulot sans problème.

Mais il est fort à parier que l’immense majorité des jeunes parents ne pourront que se reconnaître dans ce couple qui voit soudain le week-end avec le bébé comme « le neuvième cercle de l’enfer », ou dans cette mère qui n’a plus dormi une nuit complète depuis des années …

Un livre-choc, dérangeant pour certains, salvateur pour d’autres, mais à lire, à faire lire d’urgence.

« L’oeuvre d’une vie : devenir mère », Rachel Cusk, éd. de l’Olivier, 2021, 217p.

« Âme brisée », un roman plat et trop lisse

La musique traverse les frontières, c’est le patrimoine de l’humanité.

Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs, japonais et chinois, se réunissent en secret pour répéter un quatuor à cordes de Schubert. Soudain, des soldats font irruption. Rei, 10 ans, caché dans une armoire, assiste à l’arrestation de son père. Il ne le reverra jamais. Il ne lui restera de lui que son violon, brisé par un militaire. Devenu adulte, Rei n’a de cesse de réparer « l’âme » du précieux violon, et de chercher à savoir ce qui est arrivé à son père.

Voici un roman dont j’avais lu beaucoup de bien et, une fois paru en poche, je me suis laissée tenter. La perspective d’une histoire centrée autour de la musique classique m’attirait énormément. Malheureusement, ce roman ne m’a pas bouleversée et m’a même laissée de marbre … Un demi-flop ? Une petite déception, en tout cas. Comme souvent quand un livre est encensé partout, on se retrouve parfois déçu.

Si l’histoire est belle, les personnages manquent d’épaisseur et ne m’ont pas touchée autant qu’espéré. L’écriture, que j’ai trouvé trop simpliste, ne m’a pas emportée. Akira Mizubayashi est japonais mais écrit en français, ce qui en soi force le respect. Sa prose est simple mais plate, et il m’a manqué un peu de style pour emballer tout ça. L’émotion n’est jamais venue au rendez-vous, malgré le pitch alléchant. Il me semble que cette histoire aurait pu être une simple nouvelle, et cela aurait suffi. Enfin, l’intrigue est convenue et sans surprise, et je me suis vite ennuyée … Le tout forme un roman très lisse, au style plat, aussitôt lu, aussitôt oublié …

Un « Prix des libraires » ? Je suis assez étonnée … à sauver néanmoins : les références musicales, qui donnent envie d’écouter Schubert une fois le livre refermé.

« Âme brisée », Akira Mizubayashi, Gallimard (Folio), 259p., 2019

« Ce qui est arrivé aux Kempinski », Agnès Desarthe

Attendre la suite d’une histoire; la voilà, la véritable captivité.

Quelle merveille que Vinted ! Entre deux repérages de sacs à main, on peut trouver des petits trésors à prix dérisoire, comme ce recueil de nouvelles, paru en 2014, que j’ai acquis pour la modique somme de 2€.

Après avoir a-d-o-r-é « L’éternel fiancé », paru en septembre (et dont je ne vous ai pas parlé parce que je manquais cruellement de temps pour ce blog), j’ai voulu mettre la main sur les autres titres d’Agnès Desarthe, comme à chaque fois que je découvre un auteur, ça ne rate pas, il faut que je lise toute son œuvre. A côté de « La chance de leur vie » et de « Ce coeur changeant », qui patientent dans ma PAL, j’ai donc dévoré ce recueil de 14 nouvelles.

Comment vous parler de ces histoires ? Elles sont tour à tour réalistes, incroyables, fantaisistes, cruelles, profondes, légères mais toujours terriblement percutantes. certaines plus que d’autres, comme « L’homme à la tête de hibou », ou « Dans l’oreille du diable », deux petits chefs-d’oeuvres.

Au point de départ, des personnages qui sont devant une situation loufoque ou avec un petit grain de folie, qui fait dérailler le quotidien. Une conversation avec un faison, un pacte avec le diable, une croisière avec un homme qui raconte sa vie tous les soirs tel Shéhérazade, impossible à résumer, tiens, un recueil de nouvelles. Que dire sinon qu’il est réussi ? Qu’il promène sa petite musique, d’histoire en histoire, et que le lecteur les déguste avec gourmandise ?

Un régal.

« Ce qui est arrivé aux Kempinski », Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier, 2014, 190 p.

« Ce qui gronde », Marie Petitcuénot

En juin, j’étais dans ma librairie préférée, et le libraire discutait de la rentrée littéraire prochaine. Je laissais traîner mon oreille, mine de rien, et j’ai entendu des mots qui m’ont accrochée : « maternité », « crise de la quarantaine », « remise en question », « vie de femme et de mère ». Le libraire m’a gentiment noté le titre en question, et j’ai passé l’été à guetter sa sortie.

Et le voici. Un roman (d’autofiction ?) sous forme de lettres qu’une mère adresse à ses trois enfants. Des lettres pour leur dire « ce qui gronde » sous la vie de famille : sa vie de femme. La femme qu’elle était avant eux, et qui s’est retrouvée ensevelie sous la routine, la charge mentale, le quotidien et son « monstre domestique ». Ce monstre ne la laisse jamais en paix, il y a tant à faire et à penser.

 » Je vous écris à tous les trois depuis que vous êtes nés. Je vous écris mes actes de résistance.

Comment ne pas se retrouver dans ce portrait de femme et de mère, un peu dépassée, qui tente de ralentir le temps, qui dit les frustrations, la fatigue, la vie domestique, les interrogations, la peur. Beaucoup de passages m’ont touchée. J’ai corné des pages qui résonnaient dans ma propre vie de mère. Les grossesses, les accouchements, la petite enfance, la fratrie, la vie de couple, de famille, les week-ends qui filent comme une flèche, l’école, les disputes, le besoin de calme et de solitude.

La plume est intime. Les lettres sont sans fard, c’est brut et violent parfois. La narratrice ne cache rien de ses doutes, de sa fatigue, de ses peurs, de sa lassitude parfois.

J’ai corné bien des pages, mais, vers la moitié du livre, cela m’a semblé trop. Trop de tristesse, trop de désenchantement, trop de poids. Pourquoi est-ce si compliqué d’être mère ? Si ambivalent ? Les mères d’autrefois se posaient-elles toutes ces questions ?

J’apaise peu à peu le monstre domestique qui s’agite encore, qui ordonne, qui aboie, qui écume. Il est trop tard, le week-end s’éteint. J’essaie de faire la paix avec le temps. J’essaie de respirer le silence. Mais j’ai le coeur qui se fissure. Un week-end de plus. Un week-end de moins dans votre enfance.

Marie Petitcuénot n’a pas peur de dire ce qui gronde, de dire tout haut la dictature que la société renvoie aux femmes : la maternité comme accomplissement, et tant pis pour tes rêves et ta vie de femme. Son livre est grave, intime mais universel, et son écriture prend aux tripes.

Peut-être qu’il m’a manqué un peu de légèreté, un peu de joie, une petite lueur dans cette vie de mère …

« Ce qui gronde », Marie Petitcuénot, Flammarion, 182 pages, 2021

Ma rentrée littéraire

Ces jours qui s’annoncent sont emplis d’excitation. Il y a dans l’air le parfum du papier, des cahiers tout neufs et tout beaux, des crayons bien taillés. Il y a les cartables à préparer. La perspective de retrouver un rythme de vie plus cadré. Bon, il y a aussi la liste des fournitures scolaires (galère), les étiquettes au nom de ton cher petit à coller sur tout même sur sa gomme (galère, second round), et, bien sûr, le combat entre toi et ton Bescherelle à plastifier sans t’en coller jusque dans les cheveux (la finale).

Mais, avant tout cela, il y a la Rentrée Littéraire. Ce débordement de nouveautés toutes plus séduisantes les unes que les autres, ce déferlement de romans à lire absolument, cette excitation de savoir qui sort quoi et de quoi ça parle (et si tes auteurs chouchous sont de la partie, quelle fête !).

Un repérage s’impose, pour ne pas arriver dans la librairie, la bave aux lèvres, le regard fou, sans savoir vers quel roman te tourner, sans avoir défini tes priorités.

Voici les miennes :

Dans la petite ville côtière de Crosby, dans le Maine, Olive Kitteridge est connue – et redoutée – pour son caractère bien trempé et son franc-parler détonant. Professeure de maths retraitée, veuve depuis peu, elle apprend à négocier les épreuves mais aussi à apprécier les joies que lui réserve cette nouvelle période de sa vie : bientôt, Olive se remarie, renoue avec son fils, essaie d’apprivoiser ces créatures étonnantes que sont ses petits enfants, et, surtout, le temps qui passe.
Au fil des années, elle croise sur son chemin nombre de connaissances, amis ou anciens élèves : une jeune femme sur le point d’accoucher au moment le plus incongru, une autre qui vit recroquevillée depuis qu’elle a un cancer, ou encore une fille confrontée à l’effroi de ses parents lorsqu’elle leur révèle exercer la profession de maîtresse SM. Dans le sillage d’Olive, on pousse des portes et découvre les histoires, les drames et les destinées singulières des habitants de Crosby.
Une fois encore, Elizabeth Strout met brillamment à nu la vie des gens ordinaires et livre un roman superbe, tendre, mélancolique et plein d’humour sur le couple, l’amour, la vieillesse et la solitude, en déroulant le fil de l’histoire de son irrésistible Olive à l’automne de sa vie.

Roman presque exclusivement composé de conversations entre femmes – les histoires qu’elles se racontent entre elles, et celles qu’elles se racontent à elles-mêmes – Les conversations traverse vingt ans de la vie d’une jeune fille, femme, mère, avide d’expériences et déterminée à bouleverser son existence. Au gré d’échanges sur la honte et l’amour, l’infidélité et l’auto-destruction, Miranda Popkey aborde le désir, le dégoût, la maternité, la solitude, l’art, la douleur, le féminisme, la colère, l’envie, et la culpabilité.
Audacieux, ironique et porté par une langue qui grésille d’intelligence et de sensualité, ce roman révèle une nouvelle auteure extrêmement talentueuse. Traduit de l’anglais (américain) par Julia Kerninon.

Elles s’appellent Paula, Judith, Brida, Malika et Jorinde. Elles veulent tout, ont obtenu beaucoup, mais continuent de s’interroger sur des questions cruciales. Les rapports de force entre les sexes, la place de l’enfant et du travail, l’héritage familial, la fragilité de l’amour. La liberté qu’elles assument et revendiquent cache une autre forme de contrainte : elle oblige à choisir.

 » Je vous écris à tous les trois depuis que vous êtes nés. Je vous écris mes actes de résistance. Ce n’est pas à vous que je résiste. Vous, vous ferez ce que vous voudrez de vos regards, de vos haussements d’épaules, de votre filiation.  » Depuis un moment, quelque chose gronde en elle. Ce n’est pas tant la fatigue ou la vie domestique qui aspire, c’est la sensation d’avoir oublié qui elle était, quand elle désirait tant vivre sa vie.
Ce qui lui pèse ? Ce ne sont pas les enfants, eux n’y sont pour rien. C’est ce que la société exige tacitement des mères : que leur maternité soit leur finalité. Ce qu’elle voudrait ? Le dire à ses enfants et s’appartenir de nouveau. Ce qui gronde est l’histoire d’une libération, écrite dans une langue d’une redoutable justesse, qui prend les allures d’un manifeste plaidant pour une autre façon d’être mère, lucide et libre.
Si la liberté s’apprend, peut-elle se transmettre ?

A quoi ressemble une vie ? Pour la narratrice, à une déclaration d’amour entre deux enfants de quatre ans, pendant une classe de musique. Ou à leur rencontre en plein hiver, quarante ans plus tard, dans une rue de Paris. On pourrait aussi évoquer un rock’n’roll acrobatique, la mort d’une mère, une exposition d’art contemporain, un mariage pour rire, une journée d’été à la campagne ou la vie secrète d’un gigolo.
Ces scènes – et bien d’autres encore – sont les images où viennent s’inscrire les moments d’une existence qui, sans eux, serait irrévocablement vouée à l’oubli. Car tout ce qui n’est pas écrit disparaît. Conjurer l’oubli : tel nous apparaît l’un des sens de ce roman animé d’une extraordinaire vitalité, alternant chutes et rebonds, effondrements et triomphes, mélancolie et exaltation. OEuvre majeure d’une romancière passionnée par l’invention des formes, L’Eternel Fiancé confirme son exceptionnel talent : celui d’une auteure qui a juré de nous émerveiller – et de nous inquiéter – en proposant à notre regard un monde en perpétuel désaccord.

Les parcours d’Anna et de Cerise n’ont rien de commun. Promise à une brillante carrière, Anna étudie la photographie à l’Université de Washington ; lycéenne, Cerise habite en Californie sous l’emprise totale de sa mère. Lorsque chacune des jeunes femmes tombe enceinte par accident, Anna avorte, et Cerise garde l’enfant. Dix ans plus tard, leur choix aura déterminé le cours de leur vie. D’espoirs en déceptions, de joies en drames, Anna et Cerise, bientôt réunies par le hasard, apprennent à être mères, et à être femmes. Dans ce roman d’une portée universelle et d’une rare force émotionnelle, Jean Hegland raconte le monde au féminin dans ce qu’il a de plus fondamental : le rapport à l’enfant. Au-delà du choix de donner ou non la vie, elle dit combien le fait d’élever nous construit et transforme notre existence.

Klara est une AA, une Amie Artificielle, un robot de pointe ultraperformant créé spécialement pour tenir compagnie aux enfants et aux adolescents. Klara est dotée d’un extraordinaire talent d’observation, et derrière la vitrine du magasin où elle se trouve, elle profite des rayons bienfaisants du Soleil et étudie le comportement des passants, ceux qui s’attardent pour jeter un coup d’oeil depuis la rue ou qui poursuivent leur chemin sans s’arrêter. Elle nourrit l’espoir qu’un jour quelqu’un entre et vienne la choisir. Lorsque l’occasion se présente enfin, Klara est toutefois mise en garde : mieux vaut ne pas accorder trop de crédit aux promesses des humains… Après l’obtention du prix Nobel de littérature, Kazuo Ishiguro nous offre un nouveau chef-d’oeuvre qui met en scène avec virtuosité la façon dont nous apprenons à aimer. Ce roman, qui nous parle d’amitié, d’éthique, d’altruisme et de ce qu’être humain signifie, pose une question à l’évidence troublante : à quel point sommes-nous irremplaçables ?

Voilà, ma bonne dame.

Armée de cette liste, j’irai donc (le regard un peu fou tout de même), dans ma librairie, les acheter tous ou en choisir quelques-uns (selon la folie en question). Quelle joie !

Mais quel drame que cette Rentrée Littéraire, pour ma jolie pile à lire, déjà encombrée de tant de romans à découvrir, et qui passeront forcément au second plan (encore une fois)….

Déjà que cet été, je n’ai pas lu le quart de ce que j’avais prévu ! La faute à la langueur qui te prend au bord de la piscine et te fait choisir un thriller un peu facile aux grosses ficelles plutôt que le pavé écrit en petit que tu comptais lire. La faute aux enfants qui crient et t’empêchent de te concentrer, la faute à …

Le temps passe trop vite, l’été est déjà presque mort (l’été ? quel été ? me chuchote ma petite voix aigrie – il a fait un temps pourri).

Qu’importe ! Vive la rentrée, l’automne, septembre, les nouveaux cahiers et la Rentrée Littéraire !

Six essais féministes

Je suis tombée complètement par hasard sur ce livre, qui rassemble six essais, six histoires autobiographiques, six confessions d’une jeune femme irlandaise qui pourrait être vous, moi ,ou la voisine.

Emilie Pine est vraie, crue, sincère et ses récits, bien que profondément personnels, ont résonné en moi, comme si une amie me faisait des confidences au coin du feu.

l’alcoolisme de son père, la séparation de ses parents, le parcours du combattant pour tenter de devenir mère, mais aussi la drogue, l’adolescence, l’éducation ou les violences sexuelles, autant de thèmes importants abordés dans ce recueil.

 « J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. J’ai peur. Mais je le fais quand même. »

J’ai enchaîné un récit après l’autre, en apnée, emportée par l’écriture profondément sincère et émouvante de l’auteure.

Une lecture marquante, qui donne à réfléchir et même si certains sujets m’ont touchée plus que d’autres, j’ai adoré cette lecture, touchante et vraie, souvent crue mais incroyablement honnête et courageuse.

« Notes à usage personnel », Emilie Pine, Delcourt, 2019